« Bill et Alfie » : Un ornement insolite au Collège militaire royal du Canada

Bill et Alfie

Les personnages de bande dessinée Old Bill et Alfie , " Si tu connais un meilleur trou, vas-y donc! "

par Ross McKenzie, Conservateur émérite, Musée du CMR

Pour les Canadiens, la Première Guerre mondiale (ou la Grande Guerre, comme elle fut appelée à l'époque) a commencé au mois d'août 1914. Toutefois, même si le plus gros des combats a pris fin le 11 novembre 1918, à la signature de l'armistice avec l'Allemagne, dans les faits, pour le Canada, la guerre ne s'est pas terminée avant le milieu de 1919, quand les troupes canadiennes déployées au sein de la Force d'intervention alliée en Russie se sont enfin désengagées.

On estime qu'au total, la Grande Guerre a fait 17 millions de morts et 20 millions de blessés - ce qui en a fait le conflit le plus meurtrier de l'histoire de l'humanité. Pour le Canada, cette guerre s'est soldée par près de 61 000 morts et de 172 000 blessés. Ce conflit brutal et chèrement disputé a non seulement laissé dans son sillage des hommes brisés corps et esprit, mais aussi infligé de profondes blessures à la psyché de la nation tout entière. Dans l'après-guerre immédiat, l'angoisse existentielle et le deuil collectif se sont notamment manifestés à travers le pays par l'édification de milliers de monuments et d'autres hommages aux morts, le chagrin s'accompagnant d'un grand sentiment de fierté envers les prouesses du soldat canadien. Si le champ de bataille de la crête de Vimy n'est pas à proprement dit le " berceau de la nation canadienne ", la fierté inspirée par les hauts faits du Canada pendant la guerre n'en a pas moins joué un rôle catalyseur dans le renforcement du patriotisme canadien et l'évolution politique du pays vers son indépendance de l'Empire britannique.

Les anciens élèves-officiers du Collège militaire royal du Canada ont joué un rôle important dans les différents théâtres d'opérations de la Grande Guerre, tant au sein des forces armées canadiennes qu'auprès des autres forces de l'Empire britannique. Bien que les effectifs du Collège avant la guerre aient été relativement faibles - le contingentement de l'établissement était adapté aux besoins d'une armée et d'une milice de petite taille, un conflit de l'envergure de la Grande Guerre étant à l'époque inconcevable - les anciens élèves-officiers ont tout de même joué un rôle de premier plan durant ce conflit. En effet, quand la 1re Division canadienne a été déployée outre-mer, 22 pour cent de ses commandants et de ses officiers d'état-major étaient d'anciens élèves-officiers; et au moment où l'Armistice a été signée, l'effectif du Corps expéditionnaire canadien était composé de 23 pour cent d'anciens du Collège. Par ailleurs, quelque 147 anciens élèves-officiers en service - soit un peu plus de 10 pour cent d'entre eux - ont été tués au combat.

En 1936, un élève-officier s'adosse au cadre de la porte de ce qui deviendra l'édifice Yeo. On peut voir Old Bill perché juste au-dessus de son épaule gauche.

Au tout début de l'après-guerre, le Collège militaire royal a érigé des monuments commémoratifs et établi d'autres sites commémoratifs en l'honneur des victimes. Les noms de rue et d'éléments topographiques dans l'enceinte du Collège ont été renommés d'après les grandes batailles; les membres de la promotion de 1910 ont planté huit bouleaux à la mémoire de huit de leurs camarades de classe tombés au champ de bataille; le nouvel auditorium, inauguré en 1922 sous le nom de Sir Arthur Currie Hall, a été décoré pour commémorer le service du Corps canadien; et le grand monument commémoratif de guerre du Collège, l'Arc commémoratif, a été officiellement dévoilé en 1924.

Une décennie plus tard, le Collège voyait naître son dernier, et plus improbable, hommage aux morts de la Grande Guerre. Deux bossages (saillies de type gargouille) à l'effigie des personnages de bande dessinée Old Bill et Alfie sont venus parer la porte latérale de l'édifice Yeo, la nouvelle salle à manger des élèves-officiers. Old Bill et Alfie sont deux des personnages de bande dessinée inventés pendant la guerre par le capitaine Bruce Bairnsfather, du Royal Warwickshire Regiment. Ces personnages représentaient " Monsieur Tout-le-Monde " - tous ces soldats dépenaillés mais tenaces de la ligne de front qui faisaient face à tout ce que l'ennemi, leurs sous-officiers, leur officiers et leur état-major leur assenaient. Connus et aimés de tous (sauf peut-être des officiers supérieurs, qui étaient souvent les cibles de la satire du capitaine Bairnsfather), ces personnages étaient populaires tant auprès des soldats au front que des civils au pays. Les dessins du capitaine Bairnsfather ont beaucoup contribué à maintenir le moral des troupes, et le libellé de son esquisse la plus connue, " Si tu connais un meilleur trou, vas-y donc! ", est devenu le slogan de toute une génération.

Nul ne sait pourquoi ni comment Old Bill et Alfie ont fait leur entrée au Collège, mais on raconte que le commandant du moment était un grand adepte de ces personnages (de 1919 à 1945, tous les commandants du Collège étaient des vétérans de la Grande Guerre). Tapi dans un recoin du deuxième étage de la nouvelle salle à manger des élèves-officiers, un mess des officiers était accessible par l'escalier d'une entrée latérale ornée de ces deux fameuses têtes. Le bar portait le nom de " Bill and Alfie's ". Il y a bien longtemps que le Mess des officiers a déménagé, mais l'espace-bar d'origine, qui fait désormais partie d'un grand Mess et centre de loisirs des élèves-officiers, est toujours connu sous le nom de " Bill and Alfie's ".

Alfie

La Grande Guerre - la première guerre industrielle de masse qu'ait connue le monde - fut une catastrophe planétaire qui donna naissance à un siècle de changements, de conflits et de révolutions. Le titre d'un livre récent de Margaret MacMillan, The War That Ended Peace (littéralement, " la guerre qui mit fin à la paix ", version française intitulée Vers la Grande Guerre - Comment l'Europe a renoncé à la paix), le dit bien, et nous sommes encore aujourd'hui confrontés aux conséquences de ce conflit. Mais malgré toutes les horreurs de la guerre, ne sied-il pas que l'un des hommages de la Grande Guerre qui perdurent au Collège militaire royal soit l'effigie de deux personnages de bande dessinée, symboles non de chagrin ou de désespoir, mais de l'indomptable esprit humain, qui triomphe de l'adversité et porte en lui la promesse d'un monde meilleur?

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